La Sociologie des sciences
Les concepts des différentes écoles de sociologie des sciences (Dominique Vinck, Sociologie des sciences, Éd. Armand Colin, 1995)
Carine Rousseau
Une institution sociale destinée à produire de la connaissance rationnelle
La science est une institution en marge de la société. On cherche à rendre compte de la relation entre le discours et le réel. La structure sociale de la science
Merton et les normes éthiques (tournant des XIXe et XXe siècles)
La science est une institution (sphère distincte et autonome) démocratique en marge de la société. Des normes éthiques y sont respectées afin d'éviter toute contamination sociale et idéologique. Elles sont au nombre de 4 : l'universalisme, le communalisme, le désintéressement et le scepticisme organisé. Elles forment l'Ethos de la science (morale universelle de la science).
- L'universalisme : Les noms des chercheurs sont tenus secrets en cas d'évaluation pour ne pas favoriser un individu, un sexe, une religion, une appartenance sociale.
- Le communalisme : Les découvertes sont des biens collectifs, produits en collaboration et destinés au progrès de la société toute entière.
- Le désintéressement : Les productions scientifiques ont un caractère public et contrôlable, par la reproduction des expériences, on pourra démasquer publiquement les théories erronées et ceux qui les ont produites.
- Le scepticisme organisé : On doit évaluer systématiquement toute production scientifique au moyen de critères empiriques et logiques.
- Ces normes morales restent implicites et s'apprennent au contact des autres chercheurs. Un système de gratification symbolique (prix honorifiques tels que le prix Nobel) encouragera les chercheurs à les respecter.
Querelles de priorités et ambivalences des scientifiques
Pour Merton, les découvertes se font indépendamment les unes des autres, mais elles peuvent être simultanées. Le premier chercheur à montrer sa découverte sera alors retenu par l'histoire (originalité) et les autres seront oubliés. Cela peut amener à des querelles, mais ce n'est pas obligé (car les scientifiques font preuve de noblesse et d'humilité). Cependant, si une querelle éclate, cela sera un signe qu'une norme a été violée. Ce sont les pairs qui exerceront le contrôle social afin que soient respectées les règles normatives.
Des normes plus "idéales que descriptives"
Les normes de Merton sont plus idéales que descriptives. Comment expliquer les comportements hors normes de scientifiques (sont-ils fréquents ?) : les travaux que tiennent secret un chercheur (pour s'assurer la priorité d'une découverte) vont à l'encontre du communalisme, l'attachement et la défense de ses idées (fraudes par conviction) vont à l'encontre du désintéressement, le laisser passer (peu de vérification des expériences) va à l'encontre du scepticisme organisé et l'évaluation personnalisée (on se fie à la réputation du scientifique) va à l'encontre de l'universalisme.
Les normes sont vues, pour les opposants de Merton, plutôt comme une idéologie : elles sont souvent utilisées pour légitimer ou condamner certains comportements.
Organisation et profession scientifique
La science est donc, selon Merton, une institution. Un des moyens d'étudier une institution sociale est d'observer son corps : son organisation, les professions qui s'y retrouvent et sa structure.
Selon Barber, la science est un ensemble de communautés auto-régulées et de différentes structures socioprofessionnelles. Ces différences proviennent du fait que l'on y pratique des types d'activités scientifiques différentes et que les chercheurs viennent d'origines scolaires (socialisation) différentes.
Selon Shinn (dans les années 1970), l'organisation de l'institution scientifique peut prendre 3 formes :
- Modèle mécanique : L'autorité y est centralisée, il y a de nombreux échelons hiérarchiques et peu de mobilité.
- Modèle de structures perméables : L'autorité est décentralisée et diffuse, il y a peu d'échelons hiérarchiques. Les communications y sont libres et multiples, on y fait même des projets en collaboration.
- Modèle organique : L'autorité y est à la fois centrale et collégiale, la hiérarchie est souple malgré plusieurs échelons. C'est un modèle composite.
Cela provient du fait que les chercheurs tendent à répéter les structures dans lesquelles ils ont été formés. Les ressortissants de chimie, où l'enseignement est magistral, formeront une organisation mécanique. Ceux d'informatique, où l'on pratique le travail de laboratoires, la discussion en petits groupes et où on favorise l'indépendance intellectuelle, formeront une organisation à structures perméables. Enfin, ceux de physique, domaine présentant une multiplicité des formations (spécialisées et polyvalentes), formeront une organisation qui sera organique.
Régulation, stratification sociale et méritocratie
Dans l'institution scientifique, la régulation (supposée renforcer la conformité aux normes) se fait par la distribution de reconnaissances. Celle-ci conduit à une stratification sociale. Ainsi est formée une élite scientifique à la fois très productive et accumulant les formes de reconnaissance. Est-ce que cela reflète véritablement une méritocratie ou plutôt une reproduction de l'élite (Bourdieu) ? Cela a pour conséquence d'amener de la compétition chez les chercheurs et de constater qu'ils adoptent des comportements différents suivant leur position hiérarchique.
Bilan : Selon cette école de pensée, la science formerait un monde distinct du reste de la société, elle formerait une institution. Celle-ci serait régulée par ses propres normes éthiques qui guideraient le comportement des chercheurs. Cette institution serait étudiable par son corps (ses organisations, les professions qu'elle comporte et sa structure). Cependant les normes formant l'Ethos de la science sont très controversées, car de nombreux comportements hors normes sont répertoriés. Les normes sont alors vues plus comme un concept idéologique qu'une description de la réalité.
Un système d'échanges
La science est un système d'échanges.
Échange de dons
Don/contre-don
Pour Warren O. Hagstrom (1965), la science ne dépend pas d'un système de normes mais d'un système d'échanges. Le scientifique fait don de ses productions scientifiques. Le don créé une asymétrie et instaure un devoir de réciprocité : le contre-don. Le contre-don est alors la reconnaissance scientifique. La science prend alors l'allure d'un rituel tel que l'on le voit dans les sociétés précapitalistes.
Accumulation de crédit scientifique
Accumulation de capital symbolique : le crédit scientifique
Pierre Bourdieu (1975,1976) adopte plutôt un modèle capitaliste. La science est un lieu de lutte compétitive pour l'accumulation de crédit scientifique (vu comme un capital symbolique). La valeur d'une recherche dépend de l'intérêt qu'y portent les collègues et ce qu'ils sont prêts à échanger (évaluation) contre elle. Le scientifique doit alors se battre pour faire reconnaître la valeur de sa contribution scientifique. Il doit connaître ses produits et l'état du marché. Il doit faire également preuve de stratégies pour dominer le marché (champ scientifique) et atteindre la monopolisation (autorité scientifique, pouvoir social). Ce qui peut expliquer la reproduction d'une élite scientifique.
Cycles de crédibilité
Cycle d'accumulation de crédibilité
Bruno Latour et Steve Woolgar remplacent la notion de crédit par celle de crédibilité. La crédibilité d'un chercheur lui permet de continuer à travailler.
Cycle de crédibilité : Un chercheur est reconnu par ses pairs, ce qui lui permet de recevoir une subvention, de s'acheter un nouveau équipement, de produire de nouvelles données, d'écrire de nouveaux articles sur celles-ci, et ainsi d'acquérir encore plus de reconnaissance, le cycle alors recommence. Le chercheur tentera d'étendre son cycle de crédibilité (capital convertible en ressources réinvestissables dans le travail scientifique). Ceci explique, selon Latour et Woolgar, l'activité ordinaire de la majorité des scientifiques.
Réseaux sociaux de la science
L'échange est, avant tout, une forme de relation. Cette relation se fera également entre les chercheurs (dans et hors des laboratoires) par l'écriture et la lecture d'articles (et même parfois par des rencontres). Chaque scientifique a son propre réseau social personnel (dépendamment de sa position hiérarchique) qui ne se limite pas à sa discipline. En effet, les réseaux sont hétérogènes et se regroupent plutôt autour d'un même problème (réseaux de coopération scientifique). Les réseaux dépassent aussi largement le cercle des scientifiques (contextualité de l'action scientifique). Avec le temps, les réseaux évoluent et se transforment aux niveaux de leur densité et de leur centralité. Les réseaux denses sont parfois nommés : agrégats, clustères, cercles sociaux ou collèges invisibles. Des liens plus faibles joignent des réseaux entre eux, permettant alors de faire des réseaux plus longs. Les réseaux longs et denses forment les piliers d'un domaine.
Bilan : Le scientifique n'est pas un homme qui travaille seul, il est le membre d'une micro-communauté comportant des liens hiérarchiques et où s'effectuent des échanges de type précapitaliste (échange de dons), de type capitaliste (accumulation de crédits scientifiques symboliques) ou par extension des cycles de crédibilité (selon les auteurs). Ces liens dépassent les frontières de sa discipline et même de la science, car les réseaux pertinents sont, en fait, hétérogènes. La science, selon cette école de pensée, est donc liée au reste de la société et ne constitue donc pas une institution, un monde à part.
Un phénomène réductible à la société
L'activité et ses productions de connaissances scientifiques s'expliquent par des facteurs sociaux. On entre dans les contenus de connaissances.
Les contenus échappent-ils à l'analyse sociologique ?
Jusque là, on a vu ce qui entoure l'activité scientifique (comportements, relation et valeur accordée aux choses) mais pas ce que l'on appelle le "noyau dur" de la science (les contenus et les méthodes). Alors que certains sociologues disent que le contenu scientifique est dégagé de toute influence sociale et donc qu'il n'est pas pertinent de l'étudier, d'autres veulent regarder les conditions de production des découvertes scientifiques et non seulement leurs résultats. De nouvelles perspectives vont alors s'ouvrir.
Wittgenstein place le langage au centre de l'analyse du contenu scientifique. On utilise des règles d'usage pour parler et notre langage diffère suivant la localité. De la même façon, les activités scientifiques sont régies par des règles tacites et locales. Les règles des méthodes scientifiques ne sont pas alors vues comme universelles mais plutôt comme le résultat de consensus social. Il s'agit donc de décrire les règles tacites et les consensus sociaux qui codifient le travail scientifique. Également, dans le langage, lorsque l'on reprend un mot de quelqu'un d'autre, le sens du mot change suivant l'usage que l'on en fait (les mots sont polysémiques). Comme dans le langage, à chaque fois qu'un chercheur ou un autre acteur reprend un énoncé ou une méthode scientifique, il le transforme. La signification des produits scientifiques est donc liée à l'usage.
La détermination sociale des théories de Duhem et Quine Les données sont sujettes à interprétation (notamment à cause de la culture locale), on peut donc tirer plusieurs théories (et même parfois contradictoires) à partir de celles-ci. Un ensemble de données n'impose donc aucune théorie particulière. On ne peut donc pas nous approcher ainsi de la vérité. Le choix d'une théorie plutôt que l'autre est affecté par des éléments extra-scientifiques (cognitifs, esthétiques et sociaux). Selon eux, des hypothèses ne sont tenues comme prouvées que parce qu'elles sont devenues des conventions largement partagées suite à des accords raisonnables entre les scientifiques (Kuhn).
L'intersubjectivité selon Duhem
L'interprétation précède même l'observation. L'observateur opère constamment des réglages pour obtenir des données satisfaisantes par rapport à ce qu'il attend. Les données sont donc guidées par l'interprétation du phénomène (par des catégories mentales et par des forces sociales). Les données ne seront pas alors objectives dans le sens où on l'entend habituellement. C'est lorsque les chercheurs auront confronté leur point de vue (leur subjectivité) et qu'ils se seront mis d'accord, que l'objectivité naîtra de leur intersubjectivité.
Les modèles socio-cognitifs
La notion de paradigme de Kuhn reprit par le sociologue Barry Barnes. Les paradigmes correspondent à des modèles de pensée, des façons de voir le réel, partagés par les chercheurs d'un domaine, qui fondent l'unité d'une communauté et dirige leurs façons de faire la science. Les paradigmes sont transmis par l'éducation et l'apprentissage et sont composés d'éléments hétérogènes (concept, exemple…). Chaque chercheur voit les éléments de la recherche à travers son paradigme. Les énoncés scientifiques sont alors des éléments culturels propres à des groupes sociaux distincts. Il n'y a pas de vérité universelle. Les paradigmes sont incomparables et incommensurables, ils ne peuvent être changés que par des révolutions scientifiques (souvent amenées par une nouvelle génération prenant la place de l'ancienne). Sinon, en temps normal (ou science normale), on produit des faits qui concordent avec les théories de son paradigme ou qui les améliorent.
Rationalité/socialité du savoir scientifique
Rationalisme contre relativisme : les systèmes de pensée et de croyances La science est donc, avec ses paradigmes, un système de pensée et de croyance, telle que la sorcellerie. Pour les relativistes, il n'y a pas de comparaisons possibles entre les différents modes de pensée. Cependant ce n'est pas l'avis des rationalistes car, selon eux, la comparaison est toujours possible par le critère de la raison universelle. Le système de pensée scientifique est alors, sans conteste, supérieur : la nature nous apporte des preuves qui imposent le consensus scientifique. Les relativistes rétorquent que la raison universelle n'existe pas : tout est social et relatif y compris les preuves. Ce sont les négociations dans le groupe scientifique (ayant son système de croyances et des critères locaux de preuve) qui amène le consensus social. Il faut donc considérer la science comme un système de croyance parmi d'autres.
Le programme fort de David Bloor et le principe de symétrie
Le programme fort ouvre une perspective nouvelle sur la façon d'étudier ce système de croyances. Il propose que le sociologue utilise le même type d'explication (les facteurs sociaux) pour expliquer les échecs et les réussites dans la pratique scientifique (ou les croyances vraies et les croyances fausses). C'est le principe de symétrie. De la même manière, ce que l'on dit des sciences (que tout est social et résulte d'une culture locale) doit également s'appliquer à la sociologie qui l'étudie. La sociologie ne détient pas de vérité universelle.
Les boîtes noires de Latour
Selon Latour, on occulte dans des boîtes noires la construction sociale des faits scientifiques acceptés par convention sociale et que l'on ne considère pas nécessaire de remettre en cause. Cependant ce n'est pas parce qu'un fait est construit qu'il est forcément irréel. La validité d'un nouveau résultat ou la solidité d'une nouvelle boîte noire tient au fait qu'ils s'intègrent harmonieusement aux conventions sociales (théories acceptées, etc.) déjà acquises dans le groupe auquel il s'adresse (au retrouve ici l'idée de paradigme de Kuhn).
Les forces sociales derrière les conventions scientifiques
Mais quelles sont au juste ces forces sociales, derrière les contenus scientifiques, dont on parle ? Ce sont les préjugés idéologiques et culturels, le contexte social, politique et religieux, les mouvements de la société (crise de valeurs, pression, etc.), les attentes venant du contexte ou de certains groupes, la position sociale du scientifique, l'estime et la protection que l'on reçoit de la part de l'élite scientifique, le contexte socio-cognitif et la protection de l'image que l'on a de la science.
L'explication sociale des contenus
Latour et l'étude des controverses
Selon eux, tout est donc social même les contenus scientifiques. Mais comment cela s'effectue t'il ? On peut observer la production sociale des contenus en étudiant les controverses car les processus sociaux y sont encore visibles (ils ne sont pas encore enfermés dans les boîtes noires). Elles font apparaître les différents acteurs, ainsi que ce qu'ils mobilisent dans la construction et la déconstruction des faits et des théories. Les controverses naissent du fait que pour des mêmes données, plusieurs interprétations divergentes sont possibles. Les chercheurs vont alors confronter leurs idées (acharnement, préférences d'une communauté, intérêts professionnels et sociaux) et faire des compromis (multiples décisions, ajustements et négociations) jusqu'à ce qu'ils se mettent d'accord. Les chercheurs feront également jouer la qualité de leurs relations avec les autres afin de faire accepter leur point de vue.
Bilan : La connaissance scientifique est un produit social. Le programme fort (relativiste) et le constructivisme social ont traqué les influences sociales, la façon dont les consensus se construisent et la manière dont certaines sciences s'imposent. La science se construit dans un contexte social et elle s'appuie sur un ensemble de convictions et de conventions qui sont elles-mêmes sociologiquement construites. La confrontation n'a pas lieu entre la théorie et la nature mais entre des personnes, lors de controverses, sur un fond commun de croyances partagées.
4. Un ensemble de pratiques culturelles
Les pratiques scientifiques sont locales et contingentes. De nouveaux chercheurs proposent alors d'aller les voir sur le terrain, dans les laboratoires.
Le phénomène, la pratique et l'organisation
Hiérarchie sociale et cognitive de Shinn
Le laboratoire devient un nouveau terrain d'étude, on cherche à y observer les liens entre les phénomènes et les pratiques scientifiques qui s'y opèrent et l'organisation du travail. On se demande, par exemple, s'il y a une corrélation entre la hiérarchie cognitive des résultats (c'est-à-dire l'importance scientifique relative des différents travaux, étude empirique ou tentative d'interprétation théorique) et leur hiérarchie sociale (le statut des membres du laboratoire). Shinn répond que la hiérarchie sociale des chercheurs découlent du contenu de leur travail et de leurs réseaux sociaux personnels alors que la hiérarchie cognitive des résultats est cognitive (régularité des phénomènes) et non social comme le proposent les sociologues relativistes.
Les interactionnistes : production d'un nouvel ordre socio-naturel Alors que pour Shinn le laboratoire est le reflet des phénomènes, pour les interactionnistes (ainsi que pour les constructivistes) les phénomènes sont le résultat de l'activité pratique. Selon les interactionnistes, le chercheur doit construire son problème scientifique afin qu'il puisse le travailler avec les ressources disponibles. Le problème et le travail du chercheur seront alors définis, organisés et réorganisés afin de le rendre traitable. Les ressources matérielles présentes dans le contexte organisationnel affectent donc le contexte intellectuel. L'articulation est alors ce qui consiste à mettre ensemble tout ce qui paraît nécessaire pour le bon déroulement d'un projet : planification, organisation, contrôle, évaluation ajustement, coordination et intégration des activités afin de rendre un problème de recherche traitable. Les chercheurs doivent articuler les tâches à chacun des trois niveaux d'organisation du travail scientifique : celui de l'expérience conçue comme un ensemble de tâches, celui du laboratoire conçu comme un ensemble d'expériences et de tâches spécifiques à coordonner et celui du monde social conçus comme composé de laboratoires. Ils alignent ensuite l'ensemble de toutes les tâches afin d'aligner les trois niveaux. Chacun des éléments d'une recherche est donc ajusté aux autres à l'intérieur et entre chacun des trois niveaux (expérience, laboratoire, monde). Problèmes, résultats, faits, théories, instruments, etc. résultent de cette construction sociale, collective et locale. Ils sont le fruit des négociations entre les chercheurs et entre eux et les autres acteurs (interaction), le contenu intellectuel ne se distingue pas alors de son contexte organisationnel et matériel. Les chercheurs ne sont pas cependant obliger de tout articuler, ils peuvent utiliser des boîtes noires (agrégats de tâches dont les articulations internes sont stables) pour aller plus loin, on parle alors d'effet d'entraînement. Les éléments mobilisés et articulés (objets naturels ou personnes humaines) sont eux-mêmes transformés et rendus malléables (malléabilisation) pour en faire des objets-images, des traces ou des versions purifiées. Il y a alors hypersocialisation de la nature. Les scientifiques sont vus aussi comme des instruments car on les rend également malléables en les rendant opérationnels (développement d'un savoir-faire qui devient inconscient). Le laboratoire, en instrumentalisant les chercheurs et en socialisant la nature, constitue un dispositif duquel émerge un nouvel ordre qui n'est ni naturel ni social : on dit alors que le laboratoire produit une socio-nature.
Production des faits et des énoncés scientifiques
Voici, selon cette école de pensée, les mécanismes intervenant dans la production des faits et des énoncés scientifiques : l'inscription, la représentation, la construction des faits et la modélisation des énoncés.
- Un travail d'inscription et d'écriture : À chaque fois qu'un chercheur ou technicien fait une expérience, il en garde des traces écrites. Cette activité d'inscription, de codage (symboles, tableaux, schémas, etc.) et de marquage lui permet de travailler avec des données. La lecture des travaux de ses confrères lui permet également d'accéder à d'autres données. Il exposera ensuite les siennes en les publiant.
- Un travail de représentation : L'écriture est une représentation d'un phénomène. À chaque fois que l'on passera d'une écriture à une autre (échantillon→traces→chiffres→diagrammes→modèles→texte), on fera alors disparaître certains aspects du phénomène original et en accentuera ou en transformera d'autres.
- La construction des faits : Les faits sont donc une construction culturelle locale puisqu'ils sont issus d'un travail de représentation dépendant du matériel (dispositifs et ressources pour inscrire et lire les données) et du social (interactions et interprétations des données). Cependant, selon Woolgar, le scientifique après avoir disposer de traces, et les avoir rassembler pour faire un objet, va dissocier l'objet des inscriptions et dire ensuite que les inscriptions sont produites par l'objet (tel objet dit cela…).
L'analyse des pratiques conceptuelles
La pratique conceptuelle consiste à produire des associations par lesquelles les éléments se tiendront les uns les autres. L'auteur y incorpore des choix actifs (mouvements libres) et des mouvements forcés (réédition) devant le système de notation et les règles. Le critère permettant de choisir une théorie plutôt qu'une autre varie d'un scientifique à l'autre.
Les pratiques littéraires et discursives
Les scientifiques sont des orateurs et des écrivains
Le travail du scientifique comprend donc celui d'orateur et d'écrivain. Selon le type de publication, les répertoires et les stratégies d'écriture varient. Le même évènement peut être présenté différemment selon le type de publication. Dans l'écriture, l'intervention personnelle du scientifique est minimisée pour laisser l'impression que n'importe quel scientifique dans la même situation aurait été conduit à la même conclusion. L'auteur écrit en "nous", laissant entendre qu'il s'agit en fait de toute une communauté scientifique qui parle (autorité et présence d'un collectif derrière le texte) et invite le lecteur à faire partie du nombre. Il passe sous silence les détails, les aléas, les tâtonnements et les variations locales. De plus, l'auteur se fait à la fois historien et sociologue, en choisissant les auteurs, il peut alors se permettre de dire que ses découvertes sont dans la continuité de… ou en rupture de… Il essaye de répondre aux objections possibles, aux attentes et intérêts du lecteur. Le texte est donc une construction. L'écriture est relative aux circonstances et est rhétorique.
Bilan : L'anthropologie des sciences et des techniques qui passent par l'étude du terrain permet d'étudier la langue (orale et écrite) des scientifiques et de pénétrer leur système de pensée. Il permet également de suivre les acteurs, les produits et les textes dans leurs déplacements. Cela nous permet également de replacer les interactions quotidiennes dans un cadre plus général.
5. Une construction politique
On cherche à rendre compte des asymétries et des découpages que les scientifiques réussissent à produire et à imposer.
Principes de base pour l'étude des sciences et des techniques
Selon les relativistes, la science n'est qu'un système de pensée et de croyance parmi d'autres. Comment alors expliquer le pouvoir des sciences et des techniques sur les autres, par exemple, comment expliquer que les faits qui sont la production d'une culture locale se maintiennent à d'autres endroits ? Avant de réponde à la question quelques principes sont donnés :
• Principe de symétrie de l'explication quel que soit le résultat : succès/échec
• Principe de symétrie Nature/Société : rendre compte dans les mêmes termes des aspects techniques et des aspects sociaux
• Principe d'agnosticisme : traiter de la même manière les discours et les actions des acteurs, qu'ils concernent la nature ou la société ; enregistrer les incertitudes portant sur l'identité des entités en présence
• Principe de symétrie Humain/Non-humain : rendre compte de la présence et des mouvements des non-humains au même titre que ceux des humains
• Principe du suivi des circonstances, des associations et des déplacements : enregistrer l'inventaire des catégories et entités mobilisées
Théorie de la traduction et de l'acteur-réseau
La théorie de l'acteur-réseau de Callon et Latour Avant de répondre à la question de l'imposition des sciences, initions nous à la théorie de l'acteur-réseau de Callon et Latour. La traduction est un processus général par lequel un monde social et naturel se met progressivement en forme et se stabilise. Elle comprend : la problématisation, l'intéressement, l'enrôlement et la mobilisation d'alliés.
Problématisation
La problématisation : reconstruction hypothétique d'un monde. On définit les frontières du monde que l'on reconstruit et des relations qu'il le lie aux autres territoires. On y définit également les entités qu'il comprend (choses, humains, textes, organisations) et de relations qu'elles ont entre-elles. Une entité est présentée sous forme de problématique afin de présenter le travail du chercheur sur celle-ci comme indispensable. Le chercheur doit devenir un expert incontournable dans le domaine. Pour cela, il montrera d'abord les points de controverse, les consensus explicites et les fonds communs partagés (dimensions cachées des débats) sur la définition de son entité puis essayera d'imposer sa propre définition en s'alliant avec ceux qui la reprennent. La problématisation consiste donc à définir l'identité des acteurs et à mettre ceux-ci en relations, c'est-à-dire à constituer un réseau d'alliances ou de problèmes et à créer des points de passage obligés.
Intéressement et enrôlement
Cette réalisation du réseau d'alliances se fera lors de la phase d'intéressement et d'enrôlement. L'intéressement consiste à imposer et stabiliser l'identité des autres entités. Si l'entité accepte le nouveau rôle et la nouvelle définition qu'on lui construit et qu'on lui impose, 'elle est enrôlée. Une fois les entités enrôlées, on les rend mobiles : on les assemblent, on regarde les équivalences, on essaye d'en réduire leur nombre en sélectionnant des entités (porte-parole et intermédiaire) qui les représenteront.
Chaîne d'équivalence et mobilisation des alliés
Ainsi on converti la multitude en un point que l'on peut déplacer, on dit aussi que l'on traduit. Pour cela, on utilise des porte-parole qui en parlant au nom des autres, font taire la multitude et réduit le nombre d'interlocuteurs. On fait de la ponctualisation, ce qui rend les entités plus facilement contrôlables et mobilisables. Cependant malgré la ponctualisation, le réseau peut rester hétérogène.
Acteur-réseau
Une fois que l'on a construit un réseau associant différentes représentations éléments, qu'on a consolidées et ponctualisées, celui-ci devient plus stable. Il peut agir alors comme un véritable acteur, on le qualifie d'acteur-réseau.
Rendre compte des asymétries
Les ressources concentrées en quelques lieux reliés les uns aux autres permettent de créer des inégalités. Il y a des différences marquantes ou asymétries entre gagnants et perdants, vérités et erreurs, connaissances universelles et croyances locales, nature et société, humain et non-humain. Le nombre des alliés ayant été réduits (traduits) de représentation en représentation. Le chercheur devient alors capable de les dominer du regard l'ensemble des inscriptions les représentant. Il va alors pouvoir plus facilement associer ces inscriptions. Les inscriptions sont très pratiques car elles sont mobiles (déplacer les phénomènes dans le temps et dans l'espace), immuables (inscriptions fixées sur lesquelles on peut toujours revenir), plates (en 2D, on peut les regarder en les dominants du regard), leur échelle peut être modifiée, reproduites à faible coût, combinables, superposables, incluses dans des textes, se prêtent au traitement géométrique (nature mathématisée). Le laboratoire fait ensuite circuler ses produits dans d'autres réseaux. Plus son propre réseau seras fort et long, plus il pourra alors en toucher d'autres. L'origine des asymétries est donc liée à la construction et à la mobilisation de réseaux plus ou moins longs. Plus un énoncé circulera d'un réseau à l'autre et plus il sera accepté.
Bilan : Le cœur du problème consiste à rendre compte des asymétries et des découpages que les scientifiques réussissent à produire et à imposer. Dès lors, la construction de réseaux par la mise en relation (traduction) d'éléments hétérogènes (composés d'objets, de textes et d'acteurs humains) vient au cœur du travail scientifique. Les scientifiques s'efforcent de mobiliser des alliés (humains et non-humains) souvent éloignés du laboratoire. Ils redéfinissent et déplacent les acteurs afin de les rendre plus stables. Il peut ensuite s'étendre jusqu'à toucher d'autres réseaux dans lesquels ils pourront faire circuler les énoncés qu'ils auront construits.