Colloque

L’Internet : Espace public et enjeux de connaissance

20 et 21 janvier 2006

L’Internet n’est pas seulement un espace communicationnel favorisant l’échange d’information, de biens culturels ou de consommation, il contribue également au redéploiement des forces sociales, économiques, ou politiques. Il semble ainsi constituer un continuum pratique allant de l’expression privée des opinions à la revendication de l’action publique, que les verrous classiques de la coutume et du droit ne suffisent plus à baliser. Bien plus, la puissance appropriative des outils informatiques fait coïncider, mais sur un mode conflictuel, la tradition du partage des savoirs et celle de la sécurité des biens ou de leur propriété. De fait, la disponibilité immédiate des œuvres scientifiques ou artistiques et les bouleversements liés à leur mode de production pourraient profondément remodeler les processus de création, de diffusion, et d’appropriation des connaissances.

Ce colloque cherche à approfondir les questions qui se posent à la jointure des contraintes objectives pesant sur les réseaux (technostructure, systèmes juridiques multiples, etc.) et des processus d’autonomisation culturelle et politique qu’ils semblent favoriser.

L’appropriation de l’Internet n’est pas seulement marchande ou ludique, mais également sociale et politique. Les États se sont donné et continuent de se donner les instruments informatiques et technologiques d’un fonctionnement plus transparent de leurs institutions et de leurs administrations, tandis que dans le même temps les citoyens sont sollicités pour exercer leurs prérogatives sur la « Toile » ou les « forums », voire pour infléchir les agendas politiques des autorités locales ou régionales. C’est donc que l’Internet devrait être interprété comme un espace non seulement de déplacement des richesses, mais aussi de redéploiement des forces sociales et politiques ; et qu’il contribuerait dès lors à un renouvellement de la conscience politique et un enrichissement des activités qu’elle accompagne.

Les schémas qui servent traditionnellement à penser l’activité politique sont questionnés par la recherche contemporaine qui s’efforce de comprendre les transformations qu’y a induites le développement de l’Internet. Ils sont radicalement subvertis par cette manière de « dualisation cognitive » qu’il a engendrée, entre des données documentaires rares, traditionnellement à la disposition des opérateurs clés de l’action politique (syndicats, partis, presse, etc.), et des espaces d’écriture, de lecture, voire de jeu, dans lesquels se forgent des postures sociales et politiques originales et parfois « incompréhensibles ». La ligne de partage entre l’espace public et politique d’une part, et les espaces privé ou du moins associatif d’autre part - espaces de « publicité faible » - n’est désormais plus si nettement tracée, et pour plusieurs raisons :

  • Sur un plan idéologique, on doit enregistrer un recouvrement des thématiques privées et des thématiques publiques et politiques, avec une confusion qu’entretient la circulation accrue des discours et l’absence de stricts principes régulateurs de leurs contenus. De la revendication privée à l’action sociale, le continuum sémantique et pratique des usages de l’Internet met à la question le sens et la portée de l’idée même d’action civile et politique. C’est d’autant plus patent que les verrous juridiques servant à ordonner les discours à un système reconnu de normes supposées admissibles et nécessaires ne remplissent plus, ou en tout cas pas complètement, les fonctions régulatrices qui en sont attendues. On déplorera peut-être une atténuation sensible de la conscience publique des « valeurs de vie » qui conditionnent notre « être-ensemble », mais il faudra surtout interroger le postulat selon lequel il serait juste et légitime - ou au contraire injuste et illégitime - que toutes les opinions trouvent dans l’espace de l’Internet un lieu technologique privilégié d’expression et de légitimation.
  • Sur un plan économique, les biens ou les services font l’objet d’appropriations souvent jugées illicites (duplication exponentielle des fichiers musicaux, piratage informatique, attaques plus ou moins malveillantes de systèmes informatiques distants, etc.) qui menacent fortement les principes classiques de la propriété privée et paraissent contribuer à une confusion du « mien » et du « tien ». Déni de privauté ou revendication authentique, les usages liés par exemple au « P2P » impliquent d’interroger les principes d’identification, d’attribution, et de répartition des biens et des services. La puissance d’appropriation liée aux outils informatiques et à leur mise en réseau constitue-t-elle donc dans ces conditions une véritable « révolution » des pratiques culturelles, sociales, et même politiques ? Ou bien assiste-ton seulement à une espèce de « mise à jour » de ces usages et à une variation technologique des traditions intellectuelles (lecture, copie, enregistrement, etc.) que nous avons héritées de l’époque moderne et de l’âge de l’imprimerie ?
  • Sur le plan dès lors de la création culturelle, qu’il s’agisse de la recherche scientifique proprement dite ou bien des arts graphiques et de la littérature, l’importance croissante des projets collaboratifs d’une part, la disponibilité pure et simple des œuvres produites d’autre part, rompent l’unité conceptuelle de la notion d’auteur et la font dériver de la sphère traditionnelle de l’intimité intellectuelle à celle encore mal définie du partage ou de la « co-auteurité ». Et non seulement de la notion d’auteur, mais également de celle même d’œuvre, de plus en plus assimilable à un objet universellement disponible et transformable. Il faut ainsi se donner les moyens de rendre compte d’une véritable reconfiguration des fonctions de formation et de diffusion des savoirs, ainsi que d’un remodelage des processus de la création artistique, littéraire, musicale, etc.

Il résulte de l’ensemble de ces considérations que l’Internet paraît interdire la délimitation d’un espace proprement « public », qu’il soit de nature spécifiquement politique ou plus généralement d’ordre social, culturel, et en somme intellectuel. Paradoxalement, cela ne signifie pas que cet espace serait contraint et voué au confinement, sous l’effet des usages libéraux et privatifs des réseaux, mais plutôt que son horizon s’étendrait au point de rendre presque indistinctes et peut-être caduques les frontières du « privé » dont il est supposé se détacher, et du « public » qui en garantirait la légitimité. Ainsi d’une manière très générale, il semble que nous devions admettre que la question de la relation du « public » au « privé » est largement battue en brèche, et qu’elle est profondément remise en cause par une gestion désormais de plus en plus individualisée de ce qu’il conviendrait de nommer la « temporalité cognitive ».

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Le colloque « L’Internet : Enjeux de connaissance et Espace public » traitera donc des tensions qui se font jour à la jointure des contraintes objectives pesant sur les réseaux (juridiques, économiques, et idéologiques) et des processus d’autonomisation que révèlent les pratiques réticulaires. Il visera donc à déterminer si les transformations dont nous sommes apparemment les témoins sont porteuses d’une prise de conscience renouvelée de notre « être-ensemble » et de ses enjeux destinaux, ou si elles favorisent in fine la soumission aveugle de chacun et de tous à un ordre marchand platement univoque, qui aura finalement réussi à substituer une batterie rutilante d’équipements électroniques personnels aux institutions collectives, culturelles ou politiques, dont nous sommes encore les héritiers.