Nous n'avons jamais été modernes.
Carine Rousseau
Bruno Latour, dans Nous n'avons jamais été modernes, nous présente une nouvelle anthropologie, symétrique, qui nous permet de comparer toutes les sociétés entre-elles, même la nôtre, sur un même pied d'égalité. C'est pour cela que je prendrai l'axe du relativisme pour expliquer les critiques que porte Latour sur les modernes. Je montrerai dans un premier volet en quoi l'anthropologie actuelle, héritière de la modernité, montre certaines lacunes, et, dans un deuxième volet, j'expliquerai comment Latour contre ces failles par sa position non-moderne. Pour conclure, je ferai quelques critiques sur son ouvrage. J'utiliserai aussi son oeuvre précédente, La science en action, afin de mieux expliquer son raisonnement.
A/ Approches critiques propres à la modernité
Latour nous présente trois approches critiques qu'utilisent les modernes pour étudier les sociétés en anthropologie: le relativisme absolu, le relativisme culturel et l'universalisme particulier.
Le problème du relativisme est de deux ordres: son asymétrie («Malheureusement, la difficulté du relativisme ne vient pas seulement de la mise entre parenthèses de la nature. » Latour, 1991 : 154) et le fait de croire que la culture occidentale est très différente des autres («Elle vient aussi de la croyance connexe que le monde moderne est vraiment désenchanté. », idem) Le relativisme absolu, bien qu'ayant le mérite de traiter toutes les sociétés comme égalitaires, ne permet aucune comparaison. L'anthropologie se résume alors simplement à de l'ethnographie. La nature est totalement exclue des études, seules les cultures comptent.
- Le relativisme culturel permet des comparaisons culturelles, faisant de celui-ci l'approche la plus suscitée chez les anthropologues actuels. Mais il reste asymétrique (en n'étudiant que les cultures et non les natures, hors-cultures). De plus, il n'explique pas (en disant que toutes les sociétés sont égalitaires) comment la domination d'une société sur une autre est possible. Chaque culture a une vision plus ou moins précise de la nature.
L'universalisme particulier déclare, quant à lui, que toutes les sociétés ont accès à la nature, mais que seule, l'occidentale, possède un regard objectif sur celle-ci. Les autres n'en ont qu'une représentation. Lorsque j'y réfléchis, nos anthropologues actuels, ainsi que moi-même avant la lecture de Latour, bien que nous nous disions relativistes culturels, restons universalistes particuliers. Nous comparons les croyances des autres par rapport aux vérités que nous croyons détenir. Latour l'explique ainsi dans La science en action: «Comme tous ces voyageurs sont «intéressés », ils vont apprendre tout ce qui leur tombe sous la main; mais comme ils ne sont pas intéressés à rester à un endroit en particulier, mais seulement à rentrer chez eux, ils commenceront à montrer un grand scepticisme à propos de toutes les histoires qu'on leur raconte. » (1989 : 345) Un film ethnographique que j'ai vu mais dont je ne me rappelle plus le titre, montrait que ce scepticisme commençait à même ( le terrain. Ainsi un des membres du peuple étudié expliquait à l'anthropologue, ce qu'était la Lune. Le chercheur tenta alors lui révéler ce qu'elle était réellement, i.e. comme la science lui avait montrée. Il lui indiqua que ce n'est qu'un satellite de la Terre et qu'il y avait même déjà des personnes qui avaient marché. Ainsi il apportait la vérité universelle (scientifique) sur la Lune, ce peuple n'en ayant qu'une représentation.
On peut alors se demander pourquoi on croit effectivement détenir la vérité sur la Nature. On le pense car, d'après Latour, on croit profondément à l'universalité de la science. Je me suis alors demandée pourquoi il n'y adhérait pas. La science est universelle, ses lois sont applicables partout sur la Terre et même dans l'espace. Le concept de métrologie me permit de répondre à ma question: « La métrologie est le nom de cette gigantesque entreprise consistant à faire de l'extérieur un monde intérieur dans lequel les faits et les machines peuvent survivre. » (idem: 411) En fait, si les lois de la science sont observables, c'est par l'allongement du réseau des pratiques et des instruments. Nous avons introduit les moyens de notre société pour observer ces lois. « L'élasticité de l'air est partout vérifiée, mais à condition de se brancher sur une pompe à air qui se répand de proche en proche à travers l'Europe grâce aux multiples transformations des expérimentateurs» (Latour, 1991: 162). Pour vérifier un fait, une mesure, nous avons besoin d'instruments, instruments que nous avons nous-mêmes culturellement construit. Ainsi les modernes n'ont pas inventé l'universalité des sciences, ils ont juste allongé le réseau des pratiques et des instruments. «Essayez de vérifier le plus petit fait, la plus petite loi, la plus humble constante sans souscrire aux multiples réseaux métrologiques, aux laboratoires, aux instruments. » (idem)
Ainsi ce clivage «Nous / Eux» de l'universalisme particulier n'est pas valable. Cette opposition, ne permettant pas de traiter toutes les sociétés comme égales, est à la base de l'exotisme moderne. «[...] l'exotisme moderne consiste à prendre ces deux couples d'oppositions [naturel/social et local/global] pour ce qui définit notre monde et qui nous mettrait à part de tous les autres. » (idem: 166) L'opposition nature / social (ou culture) provient de la Constitution moderne. Cette dernière voulait sortir de l'obscurantisme religieux: « Libérés de l'hypothèque religieuse, ils devinrent capables de critiquer l'obscurantisme des anciens pouvoirs en dévoilant les phénomènes naturels qu'ils dissimulaient [...] » (idem: 53) On peut penser alors que c'est pour cela qu'elle sépara la culture de la nature afin de distancier cette dernière, de ,1 l'objectiver, de connaître ainsi la vérité sur elle. Mais ce Grand Partage interne n'a jamais vraiment été fait («Nous n'avons jamais été modernes») à cause de la clandestinité de la médiation. Latour, en naviguant entre trois répertoires (naturalisation, socialisation et déconstruction), en les mettant en réseaux, constate l'émergence et la prolifération des hybrides (mixte de nature et de culture), des quasi-objets et des quasi-sujets. Ainsi les modernes n'arrivent pas à tout purifier. Cela est dû au fait, que sans s'en rendre compte, ils socialisent la nature et naturalisent la société. Ils socialisent la nature car une fois que leurs énoncés deviennent des faits, les scientifiques disent que ces derniers relèvent de la nature (alors qu'ils sont des énoncés sur le réel et construits socialement par le résultat de controverses) : «La nature sera le résultat du règlement de la controverse. » (Latour, 1989 : 157) Ils naturalisent la société car les chercheurs changent le contexte social afin de faire accepter leurs faits (réflexibilité institutionnelle du savoir). Le Grand Partage interne (Nature / Société) ne tenant plus, le Grand Partage externe (Nous / Eux), basé sur celui-ci, n'est aussi plus valable.
- Quant à la distinction global/local qui nous sépare aussi des autres, elle serait basée, d'après les modernes, sur le fait que nous pouvons aller au-delà des croyances locales par la science mais «Même un réseau long demeure local en tous points» (Latour, 1991 : 158). Les modernes pensaient que toutes les autres sociétés ne possédaient que des croyances locales « [...] les humbles Achuar ou les pauvres Arapesh ou les malheureux Bourguignons apparaissent désespérément contingents et arbitraires, emprisonnés pour toujours dans les bornes étroites de leurs particularismes régionaux, et de leurs savoirs locaux» (idem: 161). Ils pensaient, quant à eux, détenir la science universelle. Mais cette science reste tout de même locale: « Le théorème de Pythagore ou la constante de Plank s'étendent dans les écoles et dans les fusées, dans les machines et les instruments, mais ne sortent pas davantage de leurs mondes que les Achuar de leurs villages» (idem: 162)
Ainsi les deux distinctions sur lesquelles se basait l'exotisme moderne qui voulait que l'on soit différent des autres, ne tiennent plus. Une anthropologie considérant l'égalité entre toutes les sociétés, devient alors possible: «Nous ne sommes pas exotiques mais ordinaires. Par conséquent les autres non plus ne sont pas exotiques. » (idem: 173)
Ainsi, comme nous l'avons vu, l'anthropologie actuelle, héritière du monde moderne, comporte plusieurs failles, Latour essayera alors, par l'anthropologie comparée, de les éviter.
B/ Position critique de Latour. Ses points forts, ses points faibles
Le projet de Latour se résume ainsi: «Elle [l'anthropologie actuelle] se garde elle-même d'étudier les objets de la nature et limite l'étendue de ses enquêtes aux seules cultures. Elle demeure asymétrique. Afin qu'elle puisse aller et venir entre les modernes et les non-modernes, il faut donc la symétriser» (idem: 125)¬.
Afin de symétriser l'anthropologie, il faut d'abord être critique avec nos propres croyances et notamment avec la science. Nous devons nous débarrasser des coupures épistémologiques. Pour cela il proposa le premier principe de symétrie élaboré par Bloor1. Il faut traiter dans les mêmes termes l'erreur et la vérité. En effet «L'erreur pouvait s'expliquer socialement, mais le vrai restait lui-même sa propre explication» (idem: 125). Lorsque les scientifiques font une erreur (comme avec «la vache folle »), on va remettre en cause leurs procédés mais les faits, une fois acceptés, ne sont plus étudiés et deviennent des boîtes noires. Ce principe de symétrie ne suffit pas car il reste lui-même asymétrique. Il ne prend pas en compte la nature. Latour utilise alors le principe de symétrie généralisé de Callon2 : « [. . .] l'anthropologue doit se situer au point médian où il peut suivre à la fois l'attribution de propriétés non humaines et de propriétés humaines» (idem: 130). Ce point médian est alors donné par Latour : «L'explication [de la nature et de la société] part des quasi-objets» (idem: 129) Un troisième principe de symétrie apparaîtra plus tard: «[...] l'anthropologie se [met] à occuper une position trois fois symétrique [...] parce qu'elle suspend toute affirmation sur ce qui distinguerait les Occidentaux des Autres.» ( idem : 139-140). Maintenant que nous avons vu par quels moyens (les principes de symétrie) Latour symétrise l'anthropologie, je montrerai comment: son approche critique lui permet de combler les lacunes de notre anthropologie actuelle, moderne.
Comme nous l'avons déjà dits, nous n'avons jamais été modernes car notre société n'a jamais séparé notre culture de notre vision de la nature. Latour parle alors de natures¬ cultures ou de collectifs pour les différencier des sociétés des sociologues qui ne comprennent que des humains et des natures des épistémologues qui ne comportent que des objets. Les collectifs reconnaissent aussi les hybrides et son rôle dans le tissage du lien social (exemple du fétichisme de la marchandise). Ainsi, par ce concept, il devient symétrique et annule le partage interne que voulait la modernité. 1. Bloor D., Sociologie de la logique ou les limites de l'épistémologie, Paris, éditions Pandore, 1982. 2. Callon M., «Éléments pour une sociologie de la traduction... », L'Année sociologique, vol. 36, pp.169¬208, 1986.
La faille des universalistes se résume ainsi: «[...] les universalistes sont incapables de comprendre la fraternité profonde des collectifs puisqu'ils sont obligés d'offrir l'accès à la nature aux seuls Occidentaux et d'enfermer tous les autres dans des sociétés dont ils ne s'échapperont qu'en devenant scientifiques, modernes et occidentalisés. » En d'autres termes, l'universalisme particulier est incapable de voir l'égalité entre les collectifs. D'après Latour, ils sont pourtant semblables car « [...] tous les collectifs brassent de la même façon les entités humaines et non humaines [...] »(idem) Ainsi tous les collectifs sont comparables par leur médiation. Ils font tous des petits partages dont la Constitution est un exemple parmi d'autres. Cette dernière ne nous met plus à part des autres mais, au contraire, nous permet de nous comparer à eux.
La faille des relativistes culturels se résume ainsi: «Les relativistes qui s'efforcent de mettre toutes les cultures sur le même pied [...] ne parviennent pas à respecter les efforts que les collectifs font pour se dominer les uns les autres.» (idem) L'anthropologie symétrique cherche à expliquer l'égalité des collectifs mais aussi à comprendre leurs différences: « [...] tous les collectifs diffèrent par leur taille. » (idem: 1451) Le collectif occidental est alors présenté comme le plus grand, ce qui lui permet de dominer d'autres collectifs. Ce collectif est le plus grand par son usage des sciences et des techniques. « Les sciences et les techniques [...] multiplient les non-humains enrôlés dans la fabrique des collectifs. » (idem: 146-147) Nous sommes donc le collectif qui comporte le plus d'objets or« Beaucoup plus d'objets exigent beaucoup plus de sujets. Beaucoup plus de subjectivité demande beaucoup plus d'objectivité. » (idem: 146) Beaucoup plus d'objets exigent beaucoup plus de sujets car les sujets se posent en représentants des objets et d'autres amènent les controverses: «Si vous voulez Hobbes et ses descendants, il vous faut Boyle et les siens. » (idem) Beaucoup de subjectivité (le point de vue des sujets sur l'objet) demande alors plus d'objectivité (car il faut convaincre). Notre collectif est le plus grand car il comporte le plus d'humains et de non-humains et parce qu'il mobilise le plus de ressources, c'est-à-dire qu'il essaye d'assembler le plus grand nombre d'alliés (humains et non-humains) pour convaincre.
Ainsi, l'anthropologie comparée de Latour permet de comparer les collectifs, de les mettre sur un pied d'égalité, tout en expliquant la domination entre eux. Je pense que certains points forts de Latour seraient bons à intégrer dans notre formation en anthropologie. Le plus intéressant de sa démonstration fut, à mon avis, de nous faire prendre conscience de l'exotisme moderne. Comme je l'ai dit au début, nous nous disons souvent relativistes culturels alors que nous restons universalistes particuliers (car nous croyons que notre science est universelle et vraie). Mais je pense alors à l'héliocentrisme et je me dis que certains faits qui semblent vrais aujourd'hui seront peut¬-être faux dans l'avenir (et deviendront des artefacts), que certains aspects de nos sciences pures seront erronés dans le futur. De plus, certaines découvertes scientifiques (comme i2=-1 en mathématiques) vont à l'encontre de toutes règles établies, nous ouvrant de nouvelles portes (pour ce cas-ci les nombres imaginaires), nous montrant que nous sommes encore loin de comprendre la nature. La vision que nous avons de la nature est construite socialement car elle le résultat d'Énoncés soumis à la controverses. Nous devons prendre en compte autant la nature des autres collectifs, la façon dont ils la comprennent, que la notre. Les natures et les cultures sont liées. La métrologie et l'étude des réseaux nous montrent que notre science n'est pas universelle, elle l'est seulement grâce aux instruments. Ainsi, la vision de Latour me permet de prendre une plus grande distance par rapport à ma société, de mieux comprendre les autres et d'inclure la nature dans mon étude.
- Pourtant je n'en viendrai pas à utiliser sa méthode (étudier comment les collectifs brassent des humains et des non-humains) pour comparer différents peuples. En effet, toute sa théorie repose sur une ethnographie de laboratoire occidentale même si ce qu'il écrit dans La science en action/semble pertinent pour la fabrication de faits (et encore là on peut lui reprocher de réduire cela à des rapports sociaux et non à ceux de raison), il en vient par raisonnement logique (ce qui ressemble fortement à de la rhétorique qu'il critique tant dans ce même livre) à faire une approche anthropologique permettant d'étudier tous les collectifs de la planète... Pour que j'adhère réellement à son raisonnent, je pense que j'aurais voulu voir plus de recherches sur le terrain, dans d'autres collectifs, que son étude soit plus ancrée dans la réalité. Une seule phrase justifie sa généralisation «Nul n'a jamais entendu parler d'un collectif qui ne mobiliserait pas dans sa composition le ciel, la terre, les corps, les biens, le droit, les dieux, les âmes, les ancêtres, les forces, les bêtes, les croyances, les êtres de fiction... » (Idem : 144) Pour ma part, ceci ne me suffit pas. Je pense d'ailleurs qu'il y a des choses bien plus intéressantes à étudier dans les collectifs que leur mobilisation. De plus, il proclame que la science n'est pas universelle, alors pourquoi son anthropologie serait universellement applicable?
Enfin, il cherche à expliquer la domination des collectifs les uns sur les autres et même si je reconnais qu'elle existe, on a parfois l'impression qu'il la justifie, ce qui est moins acceptable.
Ainsi l'anthropologie symétrique de Latour permet de comparer les sociétés ou plutôt les collectifs, d'égaux à égaux, de faire une critique du nôtre (qui devient un terrain parmi d'autres) et nous amène à prendre en compte la nature dans nos études. Mais certains points sont encore, à moins avis, à travailler, pour que son approche soit acceptable par tous. Ainsi s'il veut que son énoncé devienne un fait, il devra encore régler quelques controverses. . .
Bibliographie
LATOUR B., Nous n'avons jamais été modernes, Paris, éditions La Découverte, 1991. LATOUR B., La science en action, Paris, éditions La découverte, 1989.