Bruno Latour et la socialité des sciences
Carine Rousseau
Au XVIe siècle, l'Angleterre était catholique et monarchique. On considérait que Dieu pouvait à la fois agir sur la nature et sur l'État (à travers son représentant mortel, le Roi). En plein XVIIe siècle, des changements apparaissent entraînant de violentes guerres civiles. La religion (par le schisme de la fin du siècle précédent) et le pouvoir monarchique (après la mort d'Elizabeth I en 1603) sont remis en cause. " [T]out fut renversé, remis en question, repensé. Les anciennes institutions, les anciennes croyances, les anciennes valeurs : tout fut remis en cause ». On veut éloigner Dieu des lois de la nature et du pouvoir politique, on veut séparer la nature, de la politique et de la religion. Un nouveau paradigme naît : ce sont les humains qui créent la société, ils ne peuvent pas, par contre, contrôler la nature et Dieu n'interfère ni dans l'une, ni dans l'autre. La nature et la politique sont alors dissociées. Une Constitution moderne naît : "[…] un monde dans lequel la représentation des choses par l'intermédiaire du laboratoire est à jamais dissociée de la représentation des citoyens par l'intermédiaire du contrat social." (Latour, 1991 : 43) Aujourd'hui encore, beaucoup de personnes adoptent cette vision moderne : les faits scientifiques (issus de l'étude de la nature) sont objectifs et doivent être isolés de tout contexte social (tel que la politique), de toute subjectivité. Bruno Latour, dans sa conférence à l'INRA, du 22 septembre 1994, ainsi que dans ses écrits, va à l'encontre de cette idée. Nous n'avons jamais été modernes, car nous n'avons jamais suivi cette constitution. La science s'inscrit dans la société, dans le contexte social. C'est cette vision de Latour sur la socialité des sciences que nous essayerons de mieux comprendre dans ces quelques pages. Pour cela, nous résumerons sa conférence en y apportant quelques explications supplémentaires issues de d'autres de ses ouvrages et nous suivrons ceci par quelques critiques personnelles.
I/ Contexte de la conférence
L'ouvrage intitulé Le métier de chercheur, regard d'un anthropologue regroupe les propos tenus par Bruno Latour lors d'une conférence-débat donnée à l'INRA, à Paris, le 22 septembre 1994. Il s'agit donc d'une interaction directe entre un auteur et son public cible. Voyons qui sont l'un et l'autre pour mieux comprendre le contenu de ce livre.
1. Le public cible : les chercheurs de l'INRA
Il peut sembler, de prime abord, surprenant que l'on fasse appel à ce philosophe des sciences à l'Institut National de Recherche Agronomique (INRA). Mais l'INRA s'intéresse à bien plus que l'agronomie, il s'intéresse aux sciences en général et cherche à développer la culture scientifique de ses chercheurs et même du public en général. Il en fait même une mission prioritaire, "Développer la culture scientifique et technique et participer au débat science/société", comprenant une contribution à la diffusion de la culture scientifique et le développement du dialogue citoyen autour de la science. C'est cette volonté d'informer le grand public qui incita l'institut à publier, pour le grand public, cette conférence destinée à ses chercheurs. La collection "Sciences en questions" d'INRA Édition est d'habitude réservée aux chercheurs de l'institut, mais elle s'ouvre parfois à quelques auteurs connus, ce qui est le cas de Latour. L'INRA avait déjà fait appel à Latour pour plusieurs recherches et Latour avait déjà également employé plusieurs chercheurs de l'INRA. L'institut était donc ouvert à ce philosophe des sciences qui pouvait alors exposer ses idées librement et même critiquer l'INRA. Aimant les controverses, il ne s'en priva pas. Sa critique principale vint du fait que l'INRA fait de la recherche finalisée, c'est-à-dire qui prend en compte les demandes de la société. Or, selon Latour, cela n'a aucun sens puisque c'est le marché et les instituts comme l'INRA qui créent la demande et non la société. Il développa même cette idée dans une partie de sa conférence. Maintenant que nous savons mieux ce qu'est l'INRA, nous pouvons nous demander qui est Latour ?
2. Le conférencier : Bruno Latour
Bruno Latour possède un intérêt particulier pour les sciences et les techniques. Il les étudie sous l'angle de la philosophie et de l'anthropologie. Ses terrains privilégiés sont les laboratoires occidentaux et les controverses scientifiques naissant dans notre société. Par cela, il ressemble plus à un sociologue qu'à un anthropologue exotique. Il n'est pas non plus un épistémologue, car celui-ci, selon lui, étudie plutôt "la science faite". Il se décrit plutôt comme un sociologue des sciences qui étudie "la science qui se fait". Il poursuit ensuite l'analyse de ses terrains par des réflexions plus philosophiques. Ainsi ses arguments reposent parfois sur des faits historiques et parfois sur de simples raisonnements personnels. Si nous regardions cela avec un regard d'homme moderne, nous dirions alors qu'il s'agit d'un paradoxe. Latour est un homme qui exprime des idées subjectives (philosophie) sur des faits de terrain objectifs (anthropologie). Cette dualité se retrouve dans ses idées.
3. Contenu de la conférence
Latour s'adresse donc à des scientifiques en agronomie. Il cherchera, tant que possible, à utiliser des exemples tirés de ce domaine particulier, mais il reviendra souvent à un exemple qu'il connaît mieux : Louis Pasteur1. Bien qu'il s'adressait à un auditoire de scientifiques, Latour n'utilisa pas un langage trop spécialisé et le contenu reste accessible au grand public. De plus, Latour chercha, dans cette conférence, a initié ces chercheurs à la sociologie des sciences et y synthétisa plusieurs idées rendant cette lecture plus facile2. Ce livre pourrait même servir de porte d'entrée au reste de son œuvre. Dès l'introduction, il exprime clairement et explicitement son intention et le plan de sa conférence : il veut introduire les chercheurs à la sociologie des sciences et balayer certaines de leurs idées afin de poser les assises du débat qui suivra. 1. Il a écrit plusieurs articles et ouvrages à partir de cet exemple dont : Les Microbes : guerre et paix (1984) et, pendant et après sa conférence, Pasteur, une science, un style, un siècle (1994) et Pasteur, bataille contre les microbes (1995). 2. En effet, dans plusieurs de ses ouvrages, Latour a l'habitude de se référer à d'autres livres ou articles précédents que le lecteur non averti n'a peut-être pas lus. Pour cela, il divisera sa conférence en deux grandes parties. La première remettra en cause les représentations classiques de la science et en particulier celles de ses liens avec le reste de la société. La deuxième, quant à elle, proposera le modèle de Latour pour mieux comprendre l'activité scientifique actuelle et ses implications sociales.
II/ Critique de la science pure, ou la fin d'un paradigme
Bruno Latour part d'un sentiment que pourraient avoir les chercheurs à qui il s'adresse. Il décrit cela comme un "malaise" vécu dans la plupart des institutions de recherche finalisée. Ce malaise naîtrait de deux problèmes ou de deux paradigmes faussés : celui de la notion de demande et celui de la recherche fondamentale. Mais, avant cela, afin de favoriser une meilleure compréhension de son objet d'étude (la pratique scientifique) chez ses auditeurs, Latour explique les différences entre la science et la recherche.
1. Science et recherche : des oppositions manifestes
Ici, Latour insiste sur le fait qu'il parle de recherche ou de pratique scientifique ("science en train de se faire") et non de science ("science faite"). Pour lui, il est important de clarifier ses propos. Le terme "fait" est très ambiguë (comme le mentionnait, bien auparavant, Gaston Bachelard). Le fait peut soit désigner ce qui est fabriqué, soit ce qui est donné, qui échappe à toute discussion. Le problème, c'est que les faits scientifiques relèvent de ces deux aspects à la fois, ce qui entraîne un véritable paradoxe : "[…] comment ce qui est fabriqué dans les laboratoires peut-il devenir ce qui n'est pas fabriqué, ce qui est sûr, qui échappe à la discussion parce que c'est le fondement de tout le reste ?" (Latour, 1994 : 11) Ainsi, aujourd'hui, on ne s'intéresse plus seulement aux faits faits, mais à la construction de ces faits. On vit un changement de paradigme dans nos représentations de la science (la recherche s'y inscrit). La recherche et la science diffèrent par leurs liens avec le contexte social. Ainsi, même si pour le grand public, la science repose sur un ensemble de faits détachés de toute valeur et de tout jugement de valeur, les chercheurs savent bien eux qu'on évalue toujours un énoncé et la crédibilité de celui qui l'énonce. Afin d'évaluer cette crédibilité, on identifiera et même évaluera les liens que telle recherche ou tel chercheur possède avec le monde social (Quel est son commanditaire ? Quel est son but ? Avec qui travaille t'il ? Etc.), ce qui est plus difficile à faire dans la science faite.
Tous ceux qui l'ont vécu (dont les chercheurs de l'INRA) savent donc que la recherche implique plus d'aspects sociaux (liaisons nombreuses avec la politique, la société, l'histoire et sociologie des sciences, la négociation, etc.) que la science. C'est dans la phase de recherche que l'on construit des faits scientifiques. La science découle de la recherche. Si on étudie la recherche, on étudie donc aussi la science, mais étudier la science faite ne nous apprend rien du processus de la recherche, puisque les faits y sont présentés de façon décontextualisée. Latour ne comprend pas alors pourquoi certaines personnes disent préférer la science et montrent même de l'irrespect ou du désintérêt pour la recherche, car sans la recherche, il n'y aurait pas de science.
2. La fabrication de la demande
Maintenant que Latour a clarifié les distinctions entre la science et la recherche, il peut s'attaquer au premier malaise que vivent les chercheurs en recherche finalisée relativement au concept de demande. Comment se crée la demande qui est la fin ou le but de la recherche finalisée ?
La notion de recherche finalisée repose sur l'idée qu'il y aurait une demande sociale "exprimable", mais, selon Latour, c'est le chercheur (ou l'Institut) qui crée lui-même cette demande. Pour illustrer ses propos, il prend l'exemple d'une lettre écrite par Pasteur au Ministre de l'Instruction Publique afin de demander des subventions pour l'une de ses recherches. Il propose de travailler sur la plante cryptogamique qui est responsable de la fermentation du jus de raisin. L'étudier pourrait lui permettre d'améliorer, avec d'autres recherches ultérieures, la qualité du vin. En améliorant la qualité du vin, on favoriserait alors son exportation en Angleterre, ce qui rapportera des profits au gouvernement. Jamais le Ministre de l'Instruction Publique n'aurait pensé à effectuer ce lien si Pasteur n'avait fait sa demande de subvention. Pasteur a donc créé la demande du ministre afin d'obtenir du financement.
3. L'inadéquation du modèle classique de la science
Avec l'exemple de Pasteur, on constate donc que la science fondamentale n'est pas séparée des problèmes de finalisation. Ceci va donner un éclairage nouveau sur la science. Les recherches fondamentales et appliquées (ou finalisées) se sont beaucoup transformées. Il est plus difficile de les distinguer. Mais les conceptions que l'on en a n'ont pas évolué en même temps qu'elles. Il y a donc rupture entre la pratique et la théorie de la pratique. C'est sur ce deuxième malaise, celui que ressentent les scientifiques de ne pas faire de la recherche fondamentale, de ne pas faire de la "vraie science" que Latour va ici s'exprimer. Les scientifiques dits fondamentaux sont déçus de voir qu'il y a tant d'intérêts politiques, économiques, etc., dans leur travail, et ceux de la recherche appliquée sont déçus, quant à eux, de ne pas faire de la science pure. Les uns comme les autres sont donc déçus de ne pas faire de la Science avec un grand S (détachée des contingences sociales), mais celle-ci n'a jamais existé. On ne peut pas dire qu'une recherche serait d'autant plus fondamentale qu'elle serait plus isolée du monde et plus finalisée d'autant plus qu'elle serait liée à la demande sociale, car l'une comme l'autre sont liées au contexte social. L'exemple de Pasteur peut l'illustrer. Il doit faire appel à un homme politique pour financer sa recherche de science fondamentale. L'ancien modèle moderne opposant un noyau (recherche) inscrit dans un contexte social extérieur à lui ne tient plus. Les limites entre le noyau et son extérieur ne sont pas rigides comme on le pensait, il existe des déplacements entre la recherche et son contexte.
Pour résumer, les chercheurs en recherche finalisée pouvaient ressentir un malaise de faire des sciences appliquées répondant à une demande sociale face à une science fondamentale plus "pure" n'ayant pas à se préoccuper du contexte social et ayant donc la liberté d'être plus objective. Cependant, Latour, par un exemple tiré de la vie de Louis Pasteur, grand chercheur en science fondamentale, nous démontre que toute recherche a besoin de l'extérieur (ne serait-ce que pour les subventions) afin d'exister et de survivre. Pour provoquer cette aide de l'extérieur, le chercheur devra même créer sa demande sociale. Il n'existe donc pas de différence entre les sciences dites fondamentales et celles dites appliquées ou finalisées, car les unes comme les autres sont liées au contexte social.
Il faut donc asseoir un nouveau modèle qui n'oppose plus noyau (recherche) et contexte. C'est ce que fit immédiatement Latour avec son modèle des cinq horizons de la recherche.
4. Un nouveau modèle : les cinq horizons de la recherche
Latour veut élaboré un modèle qui n'incite pas à penser que la science est meilleure si elle est plus "dure" (coupée du contexte social), mais qui n'invalide pas non plus la solidité de la "vérité scientifique"1.
4.1. Les cinq horizons de la recherche
Latour propose un modèle axé sur cinq horizons : la mobilisation du monde, l'autonomisation de la recherche, les alliances, la mise en scène, et les liens et les liants. Voici la description de ces cinq horizons puis celle de leurs interactions.
Premier horizon : Mobilisation du monde "(…) mettre en mouvement et créer des institutions à l'intérieur desquelles ce monde est mis sous des formes "mobilisables", c'est-à-dire lisibles, manipulables, recombinables de diverses façons."(Latour, 1994 : 24) Il s'agit de simplifier l'objet d'étude, de le mettre dans un environnement où l'on peut contrôler certaines variables et d'utiliser divers instruments pour mieux l'étudier. 1. Termes employés par Latour dans sa conférence (Latour, 1994 : 23). Nous reviendrons sur la notion de vérité scientifique dans la partie critique. Amirault nous en donne un très bon exemple : "D'emblée, j'ai compris que nous ne pouvions étudier la rivière directement, et ce, pour plusieurs raisons. C'était une grosse rivière et il était interdit de déverser des produits chimiques ayant des conséquences inconnues dans l'eau; de plus, il aurait été très difficile de «contrôler toutes les variables». De gros bassins avaient donc été construits à différents endroits le long de la rivière et un jeu d'écluses permettait à l'eau de la rivière d'y couler, ce qui facilité en principe le contrôle des variables. Grâce à ces bassins, on avait rendu la rivière «traitable» pour notre recherche scientifique." (Amirault, 2004 : 122)
Deuxième horizon : Autonomisation du monde de la recherche Cela consiste à créer des collègues que Latour définit comme étant les seuls gens capables de comprendre ce que le chercheur fait et dit, et donc aussi les seuls capables de l'évaluer et de le critiquer. Un domaine de recherche est souvent hermétique à ceux qui n'en font pas partie, même aux chercheurs de d'autres domaines disciplinaires. En effet, les résultats des recherches sont sous forme d'articles utilisant souvent un langage spécialisé et faisant référence à des auteurs de leurs disciplines. Il faut alors avoir une culture scientifique du domaine pour comprendre ces résultats. Chaque domaine de recherche semble donc inaccessible aux autres, ce qui force leur autonomie. À cause de son inaccessibilité au grand public, chaque domaine devra également initier des profanes à leur culture scientifique afin de renouveler ses chercheurs. Ces profanes deviendront alors des spécialistes capables de décoder le langage et les méthodes de leurs collègues. Ils auront les outils nécessaires pour comprendre leurs pairs et les critiquer, les évaluer. On peut ici alors se demander comment l'interdisciplinarité, encouragée, par exemple, à l'INRA, est alors possible. Ses chercheurs posèrent cette question à Latour durant le débat. Latour répondit qu'il n'a jamais rien vraiment compris à l'interdisciplinarité et qu'il trouve cela inutile puisque chaque discipline est en elle-même déjà assez riche et hétérogène pour ne pas avoir besoin d'aller puiser dans d'autres disciplines. Latour pense plutôt qu'il y a plusieurs domaines disciplinaires, car il y a plusieurs "lieux de pouvoirs". Il qualifia les projets pluridisciplinaires comme une simple mode et ramena le débat à son modèle. Troisième horizon : Alliances Cela consiste à s'allier avec des collègues qui seuls peuvent comprendre notre recherche, tout en s'alliant également avec un ensemble plus vaste qui financera notre recherche. Dans un même domaine scientifique, nos pairs peuvent soit nous ignorer (ce qui se fait la plupart des cas), soit prendre position face à notre recherche : s'allier à nos idées ou s'opposer à nous en provoquant de la controverse. Lorsque plusieurs courants de pensée s'opposent, il est donc utile de s'allier stratégiquement avec certains collègues pour défendre son point de vue. Si notre point de vue est considéré comme valable, on augmentera alors notre crédibilité scientifique et on pourra obtenir plus de reconnaissance et de financement. Il faut aussi faire preuve de stratégie pour s'allier avec ceux détenant le pouvoir d'augmenter cette crédibilité et avec ceux détenant les financements désirés.
Quatrième horizon : Mise en scène de l'activité scientifique Il s'occupe quant à lui des relations publiques, à la vision que pose le grand public sur notre recherche et sur la façon de les convaincre qu'elle peut leur être utile malgré les problèmes qui peuvent subvenir.
On étudie souvent séparément ces quatre horizons.
Cinquième horizon : Liens et liants Ce cinquième horizon lie les quatre autres. "Les idées et les concepts seront d'autant plus forts qu'ils seront liés aux autres horizons." (Latour, 1994 : 27) C'est une entité stratégique, c'est ce qui intéresse le monde. C'est le nœud liant les autres horizons.
Le modèle conventionnel présentait une science d'autant plus pure qu'elle était isolée du contexte social. Le modèle de Latour, lui, propose le contraire. Plus les idées et les concepts seront liés au contexte (aux quatre autres horizons) et plus elle sera "solide", mieux elle pourra survivre (cycle du capitalisme scientifique que nous allons décrire dans quelques lignes). La tâche du chercheur ne sera donc plus seulement liée aux concepts, mais également aux quatre autres horizons. Pour cela, il devra développer sa pensée stratégique, il devra être capable de fédérer, dans des associations de plus en plus larges, un nombre toujours plus grand d'acteurs. Durant le débat, les chercheurs de l'INRA firent remarquer alors à Latour que cette tâche serait très lourde pour un simple chercheur qui devrait devenir, selon leurs termes, un "surhomme". Latour précise alors ses propos en disant que cette tâche est allégée, pour les "petits" scientifiques, par la répartition du travail. C'est quelqu'un d'autre qui s'occupe des stratégies ou des financements, etc. Quant aux "grands"scientifiques (ceux détenant beaucoup de crédibilité et de pouvoir ou ayant un réseau très vaste), ils devront créer, dans leur réseau, des points de passage obligés pour les autres scientifiques, afin que ce soit les gens qui passent par lui et non le contraire. Ses quelques pages en sont un exemple. Latour n'a pas besoin de faire une conférence dans chaque université pour que l'on connaisse ses idées. Tout étudiant s'intéressant à la socialité des sciences sait qu'il doit lire des ouvrages Latour. Il est un auteur clé, un point de passage obligé.
4.2. Le capitalisme scientifique de crédibilité
Le modèle du capitalisme scientifique est une conceptualisation de Latour. Lui-même reconnaît qu'il n'existe pas comme tel, mais que cela peut l'aider à illustrer ses propos : "[…] je ne crois pas dur comme fer à la notion de capital scientifique; j'ai présenté cela comme un moyen, comme un argument […] La notion de capital scientifique de crédibilité permet même de résoudre un certain nombre de questions, d'expliquer assez fidèlement et de manière très simple ce qu'on observe." (Latour, 1994 : 76) Admettons l'hypothèse qu'un scientifique fondamentaliste agisse comme un capitaliste : il veut alors augmenter son capital de crédibilité. Il nous faut de la crédibilité pour avoir du financement, financement qui nous permettra d'écrire de nouveaux articles, de faire de nouvelles recherches et ainsi de gagner encore plus de crédibilité. Un véritable cycle se met en place : on utilise de l'équipement personnel pour produire des données qui nous permettront d'émettre des arguments que l'on présentera dans des articles. Ceux-ci nous donneront alors de la reconnaissance, nous permettant de décrocher des subventions et ainsi d'acheter un meilleur équipement personnel... La reconnaissance peut cependant se perdre à chaque étape du cycle. Le bon scientifique devient alors celui qui sait reproduire et même étendre ce cercle. Selon Latour, les "gros" sont les personnes qui sont à l'extérieur du cercle et qui ont le pouvoir d'augmenter ce capital scientifique de crédibilité (ceux qui donnent des subventions, ceux qui choisissent les articles, etc.) Les idées nouvelles, quant à elles, représentent le moteur de ce cycle, un nouveau investissement : "Il faut absolument intéresser, convaincre, réinvestir, produire de l'information nouvelle." (Latour, 1994 : 38)
4.3. La production sociale des faits scientifiques
Pour atteindre une certaine crédibilité, il faut produire des faits. Un énoncé ne prend le statut de fait scientifique que par le collectif, que si les collègues le valident en le reprenant, sinon l'énoncé deviendra un artefact. Cependant quand d'autres chercheurs que celui qui a émis l'énoncé, le reprennent, ils le modifient (cela peut être simplement dû au fait qu'ils ont besoin de l'énoncé dans un autre contexte). L'énoncé évolue donc durant le processus de construction des faits. Il fera même l'objet de compromis. En effet, quand un énoncé est soumis à la controverse, celui qui l'a émis va céder quelques aspects de celui-ci afin de satisfaire le plus grand nombre de pairs. Lorsque l'énoncé sera accepté, il deviendra un fait. Ainsi, les faits sont construits socialement. Latour va plus loin dans Nous n'avons jamais été modernes (1991) en expliquant comment les chercheurs modifient le contexte social pour faire accepter leurs faits. Par exemple, le chercheur qui inventa la farine carnée avait dû en expliquer les avantages aux éleveurs de bétail qui ne l'utilisaient pas encore. De même aujourd'hui, les scientifiques travaillant sur le clonage devront intervenir auprès du grand public pour changer les mentalités et faire accepter l'idée du clonage humain. Ainsi les chercheurs socialisent la nature et naturalisent la société. Ils socialisent la nature, car une fois que leurs énoncés deviennent des faits (suite à des compromis afin de faire taire les controverses), les scientifiques disent que ces derniers relèvent de la nature. Et, ils naturalisent la société, car les chercheurs changent le contexte social afin de faire accepter leurs faits. La Constitution moderne qui voulait distinguer la nature du social (ou de la culture) ne
Pour résumer, la science est inscrite dans le contexte social et politique, car elle a besoin de celui-ci pour trouver les financements et les appuis nécessaires à sa survie. De plus, le chercheur devra faire appel à son esprit stratégique et à sa crédibilité pour faire entrer ses énoncés dans un processus social d'alliances, de controverses, de stratégies et de compromis afin qu'ils deviennent des faits. Enfin, afin de faire accepter ses faits au grand public, le chercheur devra parfois intervenir auprès d'une personne, d'un groupe ou d'une population. Ceci provoquera, par la même occasion, une demande sociale.
III/ La science en société : esquisse d'un nouveau paradigme
La science telle que perçue par un grand nombre de personnes, une science objective, indépendante du contexte social, n'existe pas et n'a même jamais existé. Il faut donc esquisser une nouvelle conception de la science, une nouvelle vision, un nouveau paradigme.
1/ D'un mythe à l'autre
Parmi les croyances que l'on porte sur l'activité scientifique, deux mythes ressortent : 1er mythe : Une science est d'autant plus pure qu'elle est détachée du contexte. Il faut protéger la science de l'influence de la société. 2ème mythe : Il faut protéger les humains de la science. "C'est celui de la grande peur de l'objectivation de l'homme par la science." (Latour, 1994 : 48) On pense que les objets produits par les scientifiques sont très dangereux, car objectifs, froids, dénués d'humanité. C'est deux mythes sont symétriques : s'il n'y a pas de facteurs humains dans l'activité scientifique, il n'y a pas alors de conscience humaine pour en contrôler les possibles méfaits. Ainsi, si on apprenait au grand public comme se construisent réellement les faits (construction sociale), les deux mythes disparaîtraient simultanément.
2/ Controverses, réseaux socio-techniques et nouvelles enceintes de négociation
Il faut donc montrer que l'activité scientifique implique plusieurs personnes et institutions qui forment un réseau de relations hétérogènes, un réseau socio-technique ou technico-économiques. Ces réseaux touchent les domaines de la science et de la politique (il faut tenir compte de certaines personnes et de certains intérêts pour obtenir des subventions). Les réseaux entre eux sont conflictuels, ils entrent en opposition avec d'autres conceptions, d'autres alliances. Il faut alors faire preuve de stratégie et s'allier avantageusement afin de gagner de la crédibilité et faire valoir ses idées.
3/ Le scientifique et le politique
Le scientifique et le politique sont donc liés. Ils font également la même sorte de travail, ils représentent des forces : des humains en politique et des non-humains en science. En effet, le scientifique, à l'aide d'instruments, arrive à traduire le langage des non-humains. On va mettre en doute sa parole de représentant comme en politique. Il y a beaucoup plus de science dans la politique et plus de politique dans la science que l'on pensait auparavant. Cela ne veut pas dire que l'on fait mal l'un ou l'autre, mais que l'on a bousculé dans un système à double représentation. Dans le modèle proposé par Latour, l'auteur (ou conférencier) situe l'un (le scientifique) par rapport à l'autre (le politicien) : "Ce qui caractérise l'activité scientifique dans ce modèle, dans ce nouveau paradigme pourrait-on dire, c'est que la fonction des chercheurs consiste à introduire dans le débat social de nouveaux non-humains." (Latour, 1994 : 59) Le travail des scientifiques est donc de faire entrer des êtres nouveaux (comme les clones, par exemple) dans les mentalités1. On est donc aux antipodes de l'idée d'une science se détachant du contexte, du politique, pour entrer dans un monde plus objectif. Comme dans les peuples que nous avons qualifiés de "sauvages", notre science n'est pas détachée de notre société ("Les sauvages, eux, ont dit depuis toujours qu'on ne pouvait toucher quoi que ce soit de l'ordre social sans changer quelque chose à la cosmologie" 1. Point que nous développerons dans la partie critique.
Latour, 1994 : 79) Auparavant, on pensait, en effet, que, Nous, nous détenions la Vérité sur la nature par la vérité scientifique. Un extrait tiré d'un film ethnographique montrait un "sauvage" expliquer à un anthropologue ce qu'était la Lune. Le chercheur tenta alors de lui révéler ce qu'elle était réellement, i.e. comme la science lui avait montrée. Il lui indiqua que ce n'était qu'un satellite de la Terre et qu'il y avait même déjà des personnes qui y avaient marché. Ainsi il apportait la vérité universelle (scientifique) sur la Lune, ce peuple n'en ayant qu'une représentation. On peut alors se demander pourquoi on croit effectivement détenir la vérité sur la Nature. On le pense car, d'après Latour, on croit profondément à l'universalité de la science. On pense, en effet, que la science est universelle, car ses lois sont applicables partout sur la Terre et même dans l'espace. Cependant le concept de métrologie (qu'il expliqua dans La science en action et quelque peu dans le débat qui suivit la conférence) permet d'y apporter quelques nuances. « La métrologie est le nom de cette gigantesque entreprise consistant à faire de l'extérieur un monde intérieur dans lequel les faits et les machines peuvent survivre. » (Latour, 1989 : 411) En fait, si les lois de la science sont observables, c'est par l'allongement du réseau des pratiques et des instruments. Nous avons introduit les moyens de notre société pour observer ces lois. « L'élasticité de l'air est partout vérifiée, mais à condition de se brancher sur une pompe à air qui se répand de proche en proche à travers l'Europe grâce aux multiples transformations des expérimentateurs» (Latour, 1991: 162). Pour vérifier un fait, une mesure, nous avons besoin d'instruments, instruments que nous avons nous-mêmes culturellement construits. Ainsi les modernes n'ont pas inventé l'universalité des sciences, ils ont juste allongé le réseau des pratiques et des instruments. «Essayez de vérifier le plus petit fait, la plus petite loi, la plus humble constante sans souscrire aux multiples réseaux métrologiques, aux laboratoires, aux instruments. » (Latour, 1991: 162)
Pour résumer, il faut donc arrêter de croire en une science objective, universelle et isolée de tout contexte. L'activité scientifique implique plusieurs personnes et institutions tant au niveau scientifique que politique, dans des réseaux socio-techniques ou technico-économiques. De plus, les faits, qui y seront construits socialement, ne seront vérifiables que dans la mesure où nous utiliserons nos propres instruments pour les mesurer. Un nouveau paradigme naît.
V/ Débat et critique
Un débat suivait la conférence donnée par Latour. Une partie des questions abordées ont déjà été mentionnées auparavant. Nous allons plutôt nous pencher ici sur les questions relevant de la moralité et de l'éthique que nous complèterons par notre propre critique.
Latour parle d'observations qu'il fit lors d'un terrain dans un laboratoire occidental. De là découle sa propre conception des sciences qu'il oppose avec celle du grand public. On peut alors se demander sur quelles études se repose t'il pour savoir quelles sont les conceptions du grand public sur les sciences. Il serait alors intéressant de savoir ce qu'elles étaient à l'époque suivant certaines catégories de la population (comme selon le nombre d'années d'étude des personnes concernées). Il serait également intéressant de savoir si, sous l'influence de Latour et d'autres sociologues des sciences, cette conception a changé depuis cette conférence de 1994.
Il est également étonnant, particulièrement pour un philosophe (car Latour est aussi un philosophe), qu'il n'ajoute aucun jugement de valeur et aucun aspect éthique ou moral à ses conceptions. Ses interlocuteurs s'interrogèrent également sur cette question : "N'est-ce pas plutôt d'une nouvelle morale dont auraient besoin les scientifiques pris dans cet écheveau d'influences multiples ? Qu'est-ce qui peut justifier ou au contraire condamner, en termes d'éthique, le fonctionnement du monde scientifique tel que vous le décrivez ?" (Latour, 1994 : 69) Latour ne le sait pas, il n'émet pas de jugement de valeur, il n'émet qu'une constatation : la politique scientifique est déjà bien réelle. De plus, parler de vertu scientifique est, pour lui, très abstrait, car il faudrait d'abord savoir ce qu'est la vertu scientifique. Quels sont les principes moraux que devrait avoir un chercheur en science ? Il ne le sait pas. La nouvelle déontologie devra, dans tous les cas, s'appliquer au collectif et non simplement au chercheur. Latour ne pose pas, en effet, de réflexion éthique sur ce qui semble être pour lui des faits. Il accorde, en effet, une grande importance à ce qu'il a observé sur le terrain. On a même l'impression que ce qu'il dit est énoncé comme une vérité. Il faut se rappeler que Latour croît en une vérité scientifique comme le mentionne ses propos lorsqu'il veut présenter son modèle : "[…] quel modèle alternatif permettra de ne pas perdre la solidité de la vérité scientifique ?" (Latour, 1994 : 23) Il croît donc en la vérité scientifique, mais pas à l'universalité de la science (comme nous l'avons vu précédemment). Ceci nous laisse perplexes et nous aurions aimé qu'il nous donne une définition de la "vérité scientifique". L'interprétation que l'on en fait, c'est que les faits sont vrais dans la mesure où ils restent dans un réseau d'instrumentation permettant de les vérifier. Parle t'il d'une vérité relative qui change avec le contexte social et l'époque? Son modèle est-il alors "vrai" dans le sens où il représente bien la façon dont on pratique les sciences en ce moment et dans notre société ? La pratique scientifique est-elle différente dans d'autres cultures (comme dans celles d'Asie) ? Dans ce cas, avec le temps, son modèle deviendra forcément inadéquat face à la réalité et on devra le rejeté tel que Latour le fit avec ceux du XVIe et XIXe siècles : "Est-ce à dire que vous excluez totalement que les choses aient pu changer dans le monde de la recherche depuis Rabelais ou Claude Bernard ?" (Latour, 1994 : 71). Dans ce cas, si la pratique scientifique peut changer, il est encore plus étonnant que Latour n'émet pas de jugement de valeur envers celle-ci et ne nous propose pas quelques idées pour l'améliorer. Durant le débat, certains interlocuteurs semblent vouloir aller dans ce sens et interrogent Latour sur la formation que l'on devrait donner aux futurs chercheurs. Latour répond alors qu'il ne faut rien changer. On doit leur apprendre à faire de la pratique scientifique sans réfléchir sur celle-ci sinon ils seraient moins productifs : "Un scientifique qui serait formé intelligemment, ça ne serait jamais un bon scientifique : trop de fragilité, trop d'états d'âme et pas assez de réflexes…" (Latour, 1994 : 87) Ils apprendront ce qu'est réellement la science avec l'expérience. Parallèlement à cela, Latour nous avait parlé de la grande peur du public face aux sciences. En effet, le grand public pense que le chercheur est une personne qui se déshumanise afin d'atteindre une certaine objectivité. Il ne fait intervenir ni ses valeurs, ni ses croyances, ni sa moralité. Il peut produire alors des "monstres" (comme le docteur Frankenstein) tels que la farine carnée ou le clonage humain. Dans ce cas, si on enseigne pas aux futurs chercheurs une certaine éthique, une façon de réfléchir sur leur profession, ceci ne risque t'il pas de renforcer et même de fonder cette peur ? Latour ne parle pas de "monstres" dans ces cas, mais plutôt d'"hybrides", car ils relèvent à la fois de la nature et de la culture. La vache folle en est un : un herbivore qui a mangé de la viande (fait de laboratoire contre-nature). La farine carnée s'explique souvent par le capitalisme (c'est moins cher), mais Latour dit que la farine animale a pu être acceptée, car le contexte social le permettait. Le seul rôle des chercheurs est, selon lui, d'apporter de nouveaux énoncés au collectif (la société et les choses travaillées par la société). C'est alors au collectif de sélectionner ce qu'il accepte ou non. Ainsi, selon Latour, ce n'est pas au chercheur, mais au citoyen de faire preuve d'éthique. Ce n'est donc pas sur la formation des futurs chercheurs, mais sur celle du reste de la population que l'on devrait travailler. Il faut donner une idée plus juste de la science au grand public (une science inscrite dans notre société) afin qu'il s'y intéresse plus et participe plus aux débats scientifiques. Ainsi, il pourra émettre son opinion sur ce qu'il est prêt d'accepter ou non. Être critique, selon Latour, c'est s'intéresser aux sélections que l'on a à faire. Afin que le grand public puisse se prononcer sur la pratique scientifique, il faudrait que les recherches scientifiques soient transparentes et accessibles au grand public. Pourtant, Latour lui-même, dans son deuxième horizon, disait que seul les collègues du chercheur étaient capables de comprendre ses idées. On devrait alors soit agrandir grandement la culture scientifique de la population en général ou soit sensibiliser les futurs chercheurs à l'importance de la vulgarisation (on peut également amalgamer les deux). Afin que l'on puisse se faire une idée des effets négatifs et positifs de tel ou tel énoncé, toutes controverses devraient être également rendues publiques. Cela se fait parfois dans les médias autour de thèmes importants comme le clonage humain. Cependant le sensationnalisme de la presse présente souvent un nouveau concept en ne regardant qu'un côté de la médaille. Soit ce qu'il présente est le "nec plus ultra", soit cela amènera l'humanité à sa perte. Il sait que c'est ainsi qu'il intéressera le public. C'est un vrai cercle vicieux. La population est mal formée dans le domaine des sciences donc elle ne va s'intéresser qu'au côté sensationnel des sciences. Les médias vont alors ne présenter que le côté sensationnel d'un nouveau concept scientifique et informera donc mal la population qui pourtant aura le rôle important d'accepter ou de rejeter l'énoncé du collectif. Nous pouvons cependant remplacer ce cercle par un autre, celui de la réflexivité institutionnelle du savoir (de Giddens). M.-A. Couillard le présente ainsi : " L'auteur [Giddens] désigne par cette expression le processus selon lequel le savoir sociologique (mais aussi anthropologique) et les notions qui en constituent le métalangage non seulement se construisent à partir des concepts des « gens ordinaires », mais pénètrent à nouveau l'univers de l'action qu'elles avaient initialement pour but de décrire lorsque les mêmes acteurs se les réapproprient. C'est ainsi que le savoir sociologique est indissociable de l'univers de la vie sociale dans la relation qui a pour effet de reconstruire ce savoir tout autant que l'univers ainsi pénétré dans un incessant mouvement de spirale." Ainsi si les spécialistes des sciences ainsi que ceux qui l'observent communiquaient plus leurs travaux, la population en aurait une conception plus juste. Leur compréhension des sciences l'amènerait à un intérêt envers celles-ci, ce qui encouragerait les médias à amener plus de débats scientifiques sur la sellette et permettrait aux collectifs d'être plus critiques. Selon nous, si les sciences sont inscrites dans la société, le chercheur scientifique devrait également être inscrit dans la population en général. Son rôle ne devrait donc pas se limiter à créer de nouveaux énoncés, mais également à les présenter avec ses avantages et ses inconvénients, ainsi qu'à réagir à ceux de ses pairs. Il devrait prendre position tout en faisant attention aux effets de mode et d'hégémonie des gros chercheurs que Latour dénonce. Il devrait être, en quelques mots, un membre actif du débat scientifique.
Conclusion
Bruno Latour, suite à des observations faites dans un laboratoire de recherche, développe une conception des sciences allant en contradiction avec la vision moderne des sciences. En effet, alors que celle-ci considérait que la science était d'autant plus "pure" qu'elle était isolée du contexte social, Latour constate que la science fondamentale comme la science appliquée a besoin de la politique pour survivre. L'une comme l'autre devra créer une demande sociale afin d'obtenir les subventions nécessaires à la continuité de ses recherches. Pour les obtenir, le chercheur devra également "prouver sa valeur" par sa crédibilité scientifique qu'il ne pourra obtenir que par ses pairs. En plus de faire appel au social et d'agir sur celui-ci, le chercheur devra utiliser, avec stratégie, des interactions sociales au sein même du processus de construction des faits. En effet, chaque énoncé produit par le chercheur devra être soumis à la controverse souvent représentée par ses pairs (seuls capables de déchiffrer le langage de leur discipline). L'énoncé se transformera, suite à des compromis, afin de devenir un fait ou sera rejeté en un artefact. Une fois le fait fait, il devra ensuite être présenté de nouveau au social, devant le collectif. C'est lui qui décidera alors, suivant ses valeurs du moment, s'il accepte ou non de l'intégrer. Le chercheur a donc besoin du social et agira sur celui-ci pour débuter et continuer sa recherche (subvention), pour être reconnu, pour produire des faits et pour les faire accepter.
Bibliographie
LATOUR B., Nous n'avons jamais été modernes, Paris, éditions La Découverte, 1991. LATOUR B., La science en action, Paris, éditions La découverte, 1989. AMIRAULT E.R., "La sociologie des sciences devrait-elle informer l'enseignement des sciences ?" dans les Cahiers du Cirade, 3, pp. 113-130, 2004